24 juillet 2006

Malheur arabe

J'aime lire l'Orient-le Jour, comme je l'ai déjà évoqué à de nombreuses reprises. Contrairement à de nombreuses publications francophones au Liban, je ne perds pas mon français en lisant ce quotidien, et j'apprécie son ouverture d'esprit et sa bonne tenue. En ce moment, L'Orient le Jour continue de paraître, malgré les bombes, le stress, le rationnement, la violence et avant ça, il était imprimé imperturbablement malgré les attentats contre les journalistes. Combien de quotidiens en Europe survivraient à tous ces malheurs, quand la presse s'écroule déjà en France pour des raisons économiques ?

Je prends toutes ces précautions aussi pour qu'on ne m'accuse pas d'attaquer L'Orient le jour, qui est devenu avec le temps une de mes références. Critiquer son journal, c'est lui témoigner son attachement, penser qu'il peut faire mieux, cela montre un lien presque d'amitié, un peu comme quand vous m'écrivez (poliment) dans les commentaires.

Aujourd'hui, je voudrais citer une phrase tirée de "Projet de vie, culture de mort", rédigé par Michel Hajji Georgiou :
...comment faire comprendre aussi à l’Occident qu’Israël est au cœur du malheur arabe, qu’il en a été le détonateur dès 1948, comme le prouve une fois de plus ce déferlement de manifestants, pourtant sunnites, dans les rues de Amman et du Caire, brandissant les portraits jaunis de Nasser avec ceux de Nasrallah ?

La tournure est habile, l'auteur ne dit pas qu'Israël est responsable du malheur arabe car le journaliste est intelligent et connait ses mots. Ce qui m'intéresse dans cette phrase, et dans le reste de l'article (où il cite abondamment Samir Kassir), c'est cette évocation du malheur arabe, comme si le monde arabe était le plus malheureux sur terre, et cherchait à en comprendre les raisons.

L'Afrique meurt, se déchire, est pillée et en plus tot le monde détourne les yeux. Combien de temps avant de parler d'un génocide au Ruanda ? Combien de centaines de morts ? Et le Darfour ? La situation est-elle réglée après tous les massacres ? Pourquoi n'évoque-t-on pas toutes ces guerres oubliées, avec des millions de réfugiés et le programme habituel des conflits ethniques, viols, pillages, tortures, destruction ? Pourquoi le monde arabe se voit-il comme le centre du monde ? A cause des religions ? Cette litanie entendue en permanence que les Américains veulent remodeler le Moyen-Orient à cause du pétrole. Y-en avait-il en Somalie, au Kosovo, sur les plages normandes ? Bien sûr, les Etats-Unis veulent sécuriser leurs investissements au Moyen-Orient, mais le monde arabe peut-il voir au-delà de son nombril et considérer les autres blocs régionaux ?

Hajji Georgiou note que « L’impuissance, incontestablement, est l’emblème du malheur arabe aujourd’hui », en évoquant Samir Kassir. Je trouve ces considérations de plus en plus indécentes. Je ne sais pas ce qu'est le malheur arabe, j'ai déjà du mal à identifier une nation arabe, tant les Libanais sont différents des Maghrébins, ou que les Jordaniens se distinguent des Séoudiens, et que Irakiens et Koweitiens ne font pas forcément bon ménage. L'indice de développement humain permet de constater que sur un planisphère, les pays les moins bien dotés de la planète ne sont pas arabes. Parler de "malheur arabe" implique que les Arabes sont incapables de prendre en main leur destinée (allez parler d'impuissance aux habitants du Bangladesh), qu'ils le refusent (Inch'llah) ou qu'ils sont le peuple le plus malheureux sur terre, ce qui devraient provoquer quelques crispations en Sierra Leone.

Alors est-ce bien le moment de critiquer la notion du "malheur arabe" en pleine guerre du Liban, où chacun devrait se serrer les coudes pour le bien de la paix au Moyen-Orient ? Oui, cent fois oui, parce qu'il faut rappeler aux Libanais qu'on ne subit pas son destin, on le choisit, et le processus d'infantilisation doit cesser. On entend en Occident quelques bonnes âmes considérer que certains peuples, en particulier arabes, ne sont pas prêts pour la démocratie. C'est ignoble de penser ce genre de choses, et c'est évidemment raciste. Il est temps de cesser de s'apitoyer, et de décider de l'avenir du Liban. Maintenant. Car au final, que se passera-t-il quand cette s'arrêtera, puisqu'elle s'arrêtera un jour ? Qu'est-ce qui fera que les mêmes causes ne pourront plus déclencher les mêmes effets ?

N'oublions pas le Liban, alors, mais aussi les autres, ceux qui souffrent aussi. Le malheur arabe n'est pas inévitable, et souffrir n'a jamais été la porte du paradis.

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